Chapitre MAHEL

  Si l’on me demandait quand tout a commencé, je commencerais sûrement mon récit à l’âge de mes huit ans, là encore où tout semblait posé, calme.

   A l’époque, je devinais le monde extérieur, le monde des adultes avec une curiosité insatiable, j’avais ce goût pour les choses qui n’ont que peu de valeur aux yeux des gens, comme regarder le sillage d’un avion dans le ciel, observer les horaires des trains défiler sur le panneau des arrivées ou bien écouter les disputes interminables de nos voisins d’à coté, les Brochet. A cette période-ci, la vie m’apparaissait clairement définie en deux préoccupations, la vie dans ma chambre et la vie «du-dehors».

  Dehors était une vie représentée par l’autorité de mes parents, mon école Notre Dame de Toutes Aides, le père Fenici de notre petite église et M. Renoir, mon professeur de violon. A la maison, j’étais constamment aux basques de mon grand frère Michael en train de chercher je ne sais quel moyen de perturber notre mère dans son laboratoire, la cuisine. J’adorais le suivre sans raison, juste pour voir ce qu’il faisait dans sa chambre. D’origine italienne, ma famille était tout pour moi : ma mère s’occupait avec vigilance de nous, et j’étais particulièrement choyé étant le petit dernier de la famille Lagorio. Elle représentait l’exemple à suivre, un modèle parfait de dévouement et de joie. Je me souviens particulièrement de son parfum aux senteurs de pin qui imprégnait constamment mes vêtements. Notre père, quant à lui, était un homme extrêmement nerveux, sec, parlant fort comme si nous avions toujours fait quelque chose de travers ou comme si le moment était mal choisi pour parler. Mais aussi un homme généreux qui avait du mal à exprimer ses émotions. Mes parents nous avaient élevés dans le respect et la courtoisie, toujours dans la langue française. Habitant en France, nous devions parler français ; résidait seulement un peu de la langue italienne lors des disputes ou des commentaires devant les matchs de football. Nous vivions tous les quatre dans une belle maison, rue d’Auvours, près du centre-ville de Nantes et rien ne semblait et ne pouvait pénétrer ce lieu à moins d’une autorisation extraordinaire de mon père. Dans cette maison, tout respirait la dignité, le respect de son prochain, le propre avec les mains bien lavées avant de s’installer à table, l’amour, le devenir. Et lorsqu’une faute venait heurter cette paisible tranquillité, alors il y avait toujours discussion, réprimande. Le méfait se transformait en mauvaise conscience, puis en promesse de confession pour le dimanche suivant.

   L’église et mes cours de violon se ressemblaient à mes yeux car j’aimais l’ambiance, la musique et l’évasion qu’ils représentaient ; cependant, je me sentais maladroit et timide, j’avais la douloureuse impression de ne jamais faire ce qu’il fallait dans les moments importants. Il y avait toujours quelqu’un pour dire comment se tenir, où mettre ses pieds, ses mains. Pour sûr j’étais guidé, orienté et c’était grâce à ces «leçons de vie», selon l’expression de mon père, que je devais apprendre à être un garçon civilisé, droit, poli et instruit.

   L’école, enfin, était pour moi le lieu de toutes les stratégies, de tous les défis et de toutes les expériences. Je m’apprêtais à effectuer ma rentrée scolaire de septembre 1987. Toujours à l’heure, très concentré sur mes cours et curieux de ce que pouvaient nous apprendre nos professeurs, je me faisais une fierté dissimulée mais acquise de passer cette année-ci en classe supérieure .

   Toutefois, j’avais aussi mes propres ambitions et elles nourrissaient tout mon temps libre. Je revenais de deux mois de vacances passés au bord de la mer et avec Michael, nous avions occupé notre temps à élaborer des plans au profit de ma plus grande passion jusqu’alors, les modèles réduits pour planeurs. Je collectionnais, depuis notre visite l’année passée au Salon de l’aviation du Bourget, tous les documents sur les avions qui me tombaient dans les mains, de l’aérodynamisme des ailes aux dernières performances de fuselages. Dès lors, armé de mes notes, j’organisais le planning des journées de façon minutieuse, car il fallait de la préparation pour construire un avion miniature d’une envergure de trois mètres.

   Toujours sous l’œil lointain mais constant de notre père, nous nous essayions à l’assemblage des différentes pièces, au polissage du bois, à l’application des enduits. C’était fantastique. Après quelques tentatives, nous avions terminé notre avion à la fin des vacances, surnommé «l’Albatros III» en raison de petits ratages, et nous le faisions tournoyer au-dessus des têtes incrédules des touristes allongés sur la plage. En rentrant chez nous, j’affirmai mon envie et mon ambition de devenir un aviateur hors pair pour voler au-delà des nuages à la vitesse incroyable et inimaginable de mach 3. L’ambition chez nous était garante de réussite, de succès, d’appartenance à la société, elle était le gage de non-médiocrité afin de s’assurer un avenir des meilleurs qu’il soit. Il y avait trois choses essentielles, d’après père Fenici et ma mère, qui ennoblissaient l’homme et le rendaient bon : la discipline, le travail et le respect de Dieu. Toute autre tempérament n’était, aux yeux de mes parents, qu’oisiveté, paresse et invitait l’homme à une vie facile et infernale. C’est ce premier chemin que je devais emprunter pour que tout reste à sa place, pour que tout soit organisé, pour que tout soit normal.

   Dans ma chambre, par contre, était le siège d’un autre monde. Il existait ici un univers différent où les objets revêtaient une autre forme dont l’utilité était plutôt floue, où les couleurs dansaient avec les images, où la saveur des aliments s’habillait d’arômes exotiques, où les mots finalement ne transmettaient que vibrations et émotions. Ce monde n’avait rien à voir avec le monde «du-dehors» : il était doux, évanescent, aérien, presque spirituel. Jamais ce monde-ci ne connaissait les notions de danger, de peur, de doute, d’angoisse. Il y avait de la bizarrerie, de l’énigme dans les sons, de la ferveur et de la passion dans les envies, il y avait un amour et une paix jamais prononcés ici-bas. De cela, j’étais très heureux et je me trouvais bien. Aussi mirifique que pouvait être mon autre univers, cruel et brutal était le monde extérieur : car mon destin de futur ingénieur en aéronautique était dessiné d’après une volonté croissante de mes parents de me voir en haut de l’échelle sociale. J’étais le fils d’un luthier réputé dans la région nantaise et je ne pouvais concevoir l’idée de décevoir mes parents, surtout un père qui avait tout abandonné afin de construire un nouvel avenir pour sa famille, ici en France. J’étais obligé de faire aussi bien, sinon mieux.

   Un autre poids pesait sur mes épaules, la religion. Comment décider pour toujours que je serais croyant en Dieu, que je Lui serai toujours fidèle, qu’Il me serait toujours fidèle ? Aurais-je vraiment décidé de cette croyance ? L’aurais-je nourrie de volonté et d’abnégation ? Père Fenici semblait tout particulièrement m’apprécier car il n’hésitait jamais à me désigner comme volontaire pour la préparation de ses offices du samedi soir et du dimanche, avec ces mots qui piquent à l’endroit où l’on est le plus fébrile.

   «Saint petit Thomas tu dois, à ton tour, développer tes horizons et ouvrir les yeux, montrer ta bonté et ta passion envers Dieu et apporter ton savoir-faire aux gens qui en ont le besoin.»

   Que pouvais-je répondre à cet homme dont la vie entière n’était que foi ? Je sentais un bouillonnement dans mon ventre et la tête me tournait cruellement à ses mots. Je devinais qu’il était possible que père Fenici fût dans l’erreur mais comment l’exprimer ? J’avais tout juste huit ans, je ne comprenais pas leur monde.

   Alors mon dernier refuge demeurait les cours de M. Renoir Un endroit paisible, sonore, où tout était régulier, empreint d’une atmosphère féerique, un endroit où j’accordais à l’unisson mon univers à la vie des autres hommes. Même si je devais constamment travailler ma tenue de l’archet bien parallèle au chevalet et ne pas coucher ma main gauche sous le violon, j’apprenais sans trop m’exercer à la maison, au grand dam de mon professeur. J’acquérais certaines facilités sans trop me l’expliquer. Autant étais-je concentré sur la musique et sur l’instrument, que l’exercice de la pratique m’ennuyait quelque peu et très vite du fait de cette aisance involontaire.

   L’important était que je me retrouvais au son des cordes, qu’enfin mon univers coïncidait avec ce que je ressentais au fond de moi, sans jamais vraiment me l’avouer.

  Certes, ces deux univers s’opposaient mais ils ne pouvaient exister l’un sans l’autre. Et l’un influençait immédiatement l’autre. J’existais en tant que fils Lagorio, je percevais à différents moments de la journée la manifestation d’autre chose, j’en avais une conscience aiguë mais je n’arrivais pas à mettre des mots sur ce que c’était. C’était là. Comme le jour où, une fois de plus, nos voisins s’étaient disputé dans leur jardin. Mme Brochet, qui avait d’habitude un caractère exaspérant, laissait là son mari lui déblatérer des insanités. Espionnant la scène de la chambre de mon frère avec un œil tout d’abord amusé, je vis alors le visage de notre voisine s’entourer d’un halo lumineux. Elle était soudainement habillée de mystère. Évidemment, elle connaissait l’existence de son monde intérieur et le maîtrisait car elle venait de s’y réfugier juste devant mes yeux. Et il l’avait protégée. Michael surgit alors dans la pièce et me sauta dessus pour éviter de me faire remarquer mais je savais que c’était une de ces bagarres entre frères, où lui comme moi, nous nous défoulions avec véhémence. Je me savais habité d’une fureur et d’une vivacité telles, dans ces moments-ci, qu’il était impossible de m’arrêter. Alors que mon frère réfrénait ses coups, je lui assenais des charges sans aucune retenue. Ensuite venaient ces heures où je m’en voulais, ces heures où mes parents descendaient ensemble dans ma chambre pour me sermonner et m’obligeaient ainsi à un terrible et amer pardon. Michael était déjà plus sage, plus réfléchi et je devinais une tranquillité que je ne retrouvais pas chez moi ; son rapport avec la vie ne paraissait pas douloureux ou empli de luttes intérieures, alors que je vivais des tempêtes de passions ravageant mon esprit.

   Mais, souvent, je savais que ma vie était dirigée de façon à suivre une voie honnête et droite, peut-être moins belle mais digne de la confiance de mes parents. Pour arriver à cette existence bien ordonnée, le chemin se devait d’être difficile, enrichissant pour qui était prêt à apprendre (encore un dicton de mon père) mais difficile. Et il passait d’ici peu par la rentrée en classe de CE2, dans un monde rapide, bruyant, ténébreux.

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