Chapitre Les estranges de Léonard de Plancy

– Au secours ! Au secours ! Aidez-moi !

   Une voix s’échappait des rues étroites du petit village espagnol de Zugarramurdi, dans une région où l’on croyait encore aux sorcières.

   – Aidez-moi ! répétait la même voix déchirée.

   Le silence, seul, venait faire écho aux supplications.

   Rien. Personne.

   Pas une âme. Apparemment en tout cas.

   Dans l’aube naissante de ce 29 mars, une vieille femme, assise sur une de ces chaises paillées et cannées, les mains noueuses sur ses genoux, contemplait le vide devant elle, installée sur le seuil de sa porte. Peut-être se remémorait-elle son passé, peut-être songeait-elle à ce monde qu’elle ne comprenait plus ! Toujours était-il que ce fut elle qui vit pour la première fois cet homme en train de s’époumoner dans les rues désertes.

   – Qu’as-tu donc, mon garçon, à crier de la sorte ? Veux-tu réveiller le village ?

   Elle avait l’habitude de tutoyer tout le monde, considérant la jeunesse comme un parfum suranné, dénigrant au possible ce sentiment illusoire de pouvoir vivre éternellement.

   L’homme titubait, se cognant de temps à autre contre les vitrines des minuscules échoppes qui s’alignaient joyeusement dans la rue principale.

   On allait fêter Pâques d’ici une semaine.

   – Au secours ! Aidez-moi ! répétait l’homme sans se rendre compte de la présence de la vieille femme.

   – Ne me vois-tu pas ? s’exclama cette dernière en se tapant la cuisse droite avec frustration.

   Alors qu’il arrivait à sa hauteur, elle se rendit compte de l’allure de l’étranger qui venait d’entrer dans son village. Parce que c’était bien un étranger, à n’en point douter. Elle savait les reconnaître, ces gens-là.

   L’homme était en nage, il transpirait à grosses gouttes. Elle se souvint de s’être dit qu’il était de petite taille pour un homme et qu’il devait peser environ 90kg, ce qui lui donnait l’apparence d’un ogre mal bouffi qui avait du mal à respirer. Son corps était petit, lourd avec un ventre qui ne demandait qu’à s’échapper de sa fine ceinture en cuir noir. Ses jambes étaient arquées, il paraissait avoir des cuisses trapues comme celles d’un taureau et ses mollets devaient être doublés de bourrelets.

   Même s’il était engoncé dans son costume gris anthracite, la vieille femme pouvait d’ores et déjà tirer ce portrait peu flatteur de l’étranger qui s’approchait d’elle. Malgré son âge avancé dont personne ne se serait risqué à deviner, elle avait ce don d’observer quelqu’un en peu de secondes et en déduire les moindres contours de sa personne.

   Elle se demanda combien de temps il pouvait rester à Zugarramurdi.

   Sûrement pas très longtemps car il ne portait qu’un minuscule bagage avec lui et un attaché-case. Rien de plus. Il devait séjourner une seule et unique nuit dans le village. Il n’y avait rien à faire ici, rien à voir non plus par ailleurs.

   – Alors, d’où viens-tu ? lui demanda-t-elle. Souffres-tu car je crois te voir boiter ?

   – S’il vous plaît, madame, aidez-moi ! implora l’homme essoufflé.

   La vieille femme eut soudain un mouvement de retrait car elle venait d’apercevoir du sang. Oui, du sang ! Sur la main tendue de l’étranger mais aussi au niveau du col de sa chemise.

   Elle ressentit une vive douleur au cœur et sentit des frissons parcourir son dos ankylosé.

   Depuis le temps, elle en avait vu des choses étranges, elle en avait vécu aussi mais là, rien ne ressemblait à ce sentiment de mal-être et de gêne mêlés à une peur indicible. En face de qui pouvait-elle donc se trouver dès potron-jacquet ?

   Des gens étranges, il y en avait eu un certain nombre dans son existence, voire même un nombre certain. Mais lui, cet étranger, il dégageait quelque chose de particulièrement bizarre. Non pas qu’il était désagréable mais elle ne se sentait pas à son aise. Oh que non.

   Elle se tut sur-le-champ.

   – Madame, vous devez m’aider, répéta derechef l’étranger. Je… je ne sais pas ce qui s’est passé… je… Où sommes-nous donc ?

   La vieille femme tenta de reprendre le contrôle de ses nerfs :

   – Tu es à Zugarramurdi. Nous sommes dans le pays basque, à une trentaine de kilomètres d’Hendaye.

   – Zugarra… je ne vois pas, hésita-t-il, les yeux roulant dans ses orbites.

   Le ciel printanier du petit village s’éclaircissait peu à peu, laissant des filets de brume s’évanouir pour laisser place à un magnifique ciel bleu.

   L’homme eut un léger moment de lucidité et tenta de reprendre contenance. Son regard avait déjà changé, ses petits yeux s’étaient foncés et lui conféraient un air sadique, presque pervers.

   Une pensée terrible traversa alors l’esprit de la femme : « Et si c’était un psychopathe ? Si c’était un tueur qui venait se réfugier dans son paisible village ? Que venait-il faire ici ? Allait-il perpétrer ses méfaits ? »

   Elle essaya de détourner la conversation en lui demandant s’il savait d’où il venait au moins. L’homme ne put dire mot sur sa provenance mais il désigna d’une main lourde et potelée un unique petit chemin en direction de l’ouest.

   La vieille dame frémit aussitôt et resta figée sur place ; cette direction, c’était celle des fameuses grottes de l’Akelarre, les grottes des sorcières. Cela ne pouvait être un hasard. Tout le monde ici et dans les environs connaissait la légende. Cet endroit était réputé depuis que l’Inquisition, au milieu du XVIIe siècle, avait fait brûler au bûcher douze habitants du village pour sorcellerie et avait condamné quatre autres à la prison à vie ou à l’exil. Ce lieu – avec sa rivière dont on disait qu’elle prenait sa source en enfer – était l’endroit où se réunissaient les sorcières de la région et elles y célébraient leurs sombres réunions et rituels, invoquant un bouc noir auquel on associait l’image du Mal afin d’obtenir richesse et pouvoirs.

   Personne à Zugarramurdi n’évoquait cette légende, ni ne prononçait le nom de cet endroit maudit mais, enfants ou vieillards, tous savaient ce qui s’était passé.

   Peut-être l’étranger ne se doutait-il pas que dans les petits villages tels que celui-ci, on croyait encore fermement aux légendes, aux contes cruels. Peut-être ne le savait-il ! En tout cas, il dut comprendre dans les yeux de la vieille femme qu’il ne trouverait aucune réponse à sa question et décida de poursuivre son chemin un peu plus loin.

   La femme resta médusée sur sa chaise, ne pouvant parler ni articuler le moindre son. Son cœur était tellement oppressé qu’elle s’enferma chez elle.

   Nul ne la revit sortir de chez elle depuis. C’était il y a une semaine, presque jour pour jour.

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