Chapitre L’enfant du Soleil

   Juin. Paris.

   Lukàs rentra dans l’appartement de la rue des Francs Bourgeois en claquant la porte derrière lui. Il se dirigea vers la cuisine et ouvrit le réfrigérateur pour se saisir d’une canette de soda. Toujours sans un mot, l’air bougon, il fila ensuite dans sa chambre en passant devant le bureau de sa mère qui semblait absorbée dans la lecture d’un magazine.

   Elle leva la tête, écarquillant ses grands yeux clairs.

   « Tout va bien, mon chéri ? s’écria-t-elle.

   – Oui, oui, répondit Lukàs derrière la porte, ça va.

   – Ton cours de théologie ne s’est pas bien passé ? se risqua-t-elle une nouvelle fois.

   – Si… enfin non, dit-il visiblement énervé. Laisse-moi maman, ok ?

   – D’accord, mon fils. N’oublie pas que nous mangeons d’ici une heure ! »

   Le jour déclinait doucement dans l’appartement du IIIe arrondissement et laissait ressembler la salle de séjour à une librairie minuscule mais dans laquelle fourmillaient mille ouvrages d’art à la reliure parfois dorée et souvent décrépie. En allant à table, Lukàs explosa.

   « On n’arrive même plus à s’asseoir ici avec tous tes magazines et tes livres ! Pourquoi suis-je plus ordonné que toi ? C’est pas normal tout de même …

   – Ce ne sont que des livres, mon fils, rien de plus. Et n’élève pas le ton de la sorte, veux-tu ! Je suis encore ta mère, et tu sais très bien que l’association du musée me prend beaucoup d’énergie. Dis-moi plutôt ce qui se passe ? Pourquoi es-tu dans un tel état ? C’est l’approche de ton anniversaire qui te rend nerveux ?

   – Non, bien sûr que non, soutint Lukàs. C’est autre chose… quelque chose que le père Alighieri a dit.

   – Concernant ta formation ? s’inquiéta-t-elle d’une voix douce.

   – Pas directement, rétorqua-t-il. Je t’explique : à la fin du mois, pour clore cette première année, chaque séminariste doit encadrer un propé[1] pour qu’il finisse son année de premier cycle, tu vois ! Et c’est un moment très important dans son évolution car il doit choisir s’il continue en vue du presbytérat.

   – Oui, je comprends, dit-elle en hochant la tête. Mais toi, tu n’as plus à faire ce choix, ce n’est plus un obstacle ?

   – En fait, cet exercice est douloureux. On est très proche du jeune et alors se crée un lien quasi fraternel. Il est avide de se confier à moi, il m’expose ses blessures, ses doutes. Et, ce matin, à la fin de la lectio divina, son père est venu me voir pour me témoigner sa sympathie et pour me remercier de ce que je faisais pour son fils, de le suivre ainsi. Et…

   – Et quoi, Lukàs ? interrogea sa mère d’un ton bienveillant.

   – Et bien, j’ai pensé à papa, à ce père absent dont on ne parle quasi jamais. »

   Un ange sembla traverser la pièce alors et rendit l’atmosphère pesante. Dans l’intimité de Lukàs et de sa mère, on évoquait très rarement l’existence ou l’absence de son père. Ce n’était pas un sujet tabou mais il n’y avait aucune raison d’en discuter. Ils se suffisaient l’un à l’autre et c’était très bien ainsi.

  Lukàs avait vécu jusqu’ici avec sa mère. Elle se consacrait beaucoup à lui, comme pour remplir les fonctions de père et de mère, et aussi à son travail à la bibliothèque de Forney, situé à l’Hôtel de Sens.

   Depuis près de vingt-cinq ans, elle demeurait une employée exemplaire, arrivant toujours à l’heure et quittant les lieux la dernière. Sa passion pour les œuvres d’art de l’Antiquité lui faisait oublier le temps, surtout dans un lieu datant du XVe siècle.

   C’était une femme d’une grande opiniâtreté, travailleuse, qui avait le goût de la recherche et savait se donner les moyens d’arriver à ses fins. Elle ne comptait pas ses efforts, se disant qu’elle avait eu cette chance de quitter sa ville natale de Kutno en Pologne afin de réussir sa vie là, en France. Pour cela et pour Lukàs, elle devait donner le meilleur d’elle-même.

   Cette vie dédiée à l’art, aux livres, aux recherches avait fait d’elle une femme indépendante, autonome mais aussi passionnée, curieuse, exaspérante parfois pour son fils. C’était un peu ce que Lukàs lui reprochait, sans trop le lui avouer. Leur vie demeurait toutefois harmonieuse, libre de toute pensée. Tous deux allaient à l’église, ils avaient en commun un idéal spirituel. Même si son père n’était pas avec eux, Lukàs savait que sa mère l’aimait toujours et qu’elle lui resterait fidèle jusqu’à la fin de ses jours. Cette sensibilité, cette fragilité, cette pudeur des sentiments, Lukàs mettait un point d’honneur à les respecter au jour le jour.

  Mais ce soir-là, la nostalgie fut plus forte qu’à l’habitude et il quitta la table sans presque dîner.

  Il s’enferma dans sa chambre. Il sortit de sous son lit une boîte à chaussures qui venait de son enfance. A vingt-sept ans, il ne séjournait que deux ou trois jours chez sa mère, vivant la plupart du temps avec ses amis et frères de la communauté de l’Église Catholique et Apostolique de Paris. Il ne pouvait s’empêcher de revenir dans cette pièce, dans cet antre où se cachait son trésor le plus grand, le plus secret ; cette boîte où se trouvaient pêle-mêle des photos, des dessins, le médaillon de naissance que son père lui avait offert, des cartes géographiques.

   Alors qu’il fêtait tout juste ses trois ans, son père les avait quittés, sa mère et lui. Sans raison apparente, si ce n’était le manque d’amour et son travail d’historien, il était parti.

   Lukàs savait, au-delà du récit de sa mère, que cela ne se pouvait, il en était persuadé sans se l’expliquer. Sa mère étant croyante et pratiquante, ce fut tout naturellement qu’il se tourna vers Dieu. Dans son for intérieur, il n’avait de cesse de le questionner, cherchant un visage paternel auquel se raccrocher.

   A présent, sa foi s’était transformée en amour, puis en vocation.

  Ce soir-là donc, Lukàs se sentit plus seul que jamais, se demandant où était cet homme qu’il appelait toujours « papa ».

[1] propédeutique : année de discernement qui clôt le 1er cycle du Séminaire, en vue de devenir prêtre.