Chapitres 1 & 2 ALTER EGO

1

    J’écris ces quelques lignes après cinq jours et cinq nuits sans sommeil.

   Je laisse ici un travail de mémoire à mes mains pour qu’elles traduisent l’étrange et horrible aventure qui m’est arrivée, il y a un mois de cela, dans cette ville de Nantes que j’arpente depuis plus de quarante ans.

  Dans le silence de cette pièce où l’on n’entend que le craquement bref du parquet et le cliquetis des aiguilles d’une vielle comtoise du début du XXe siècle, je dois laisser une trace.

   Il faut que les gens sachent ce qui se passe dans leurs vies, dans leurs maisons, dans leurs familles.

   Sous l’apparence d’une cité tranquille grouille un monde insoupçonné, j’en suis certain.

   Je me dois d’être le plus précis possible afin de relater les faits avec une exactitude digne de ce nom, pour que tout puisse se coordonner et s’inscrire dans une logique implacable.

   Il doit être aux environs de 21 h 00 car nous avons terminé notre dîner.

   Nous sommes le lundi de la première semaine de juillet, le jour de la saint Thomas. Le temps est lourd et une pluie fine commence à battre contre le carreau de ma fenêtre.

   A l’heure où je m’apprête à écrire ces mots, je me surprends à relater cet épisode insensé.

  D’un regard presque distrait, je me demande, ce soir encore, si je n’étais pas le jouet d’une hallucination ou si je ne faisais pas l’objet d’une farce de la part de mon entourage.

 Car, je le confesse ici, je vis, oui je vis de mes yeux et je ressentis dans ma chair un phénomène des plus singuliers.

 2

    Les premiers souvenirs concernant cette histoire sont datés du 4 juin.

   C’est en effet dans la nuit du lundi au mardi, pendant le week-end de la Pentecôte, que ma vie a basculé pour ne plus être la même.

   Jusque-là, mon existence n’avait rien connu d’extraordinaire au point de changer la vision du monde dans lequel nous vivons.

   Ma femme, Amandine, et moi vivons au 10 rue des Puisatiers, à l’orée d’un bois de chênes et de châtaigniers. Notre maison, quoique récente, se fond parfaitement dans cet ensemble verdoyant. Seul le chemin du Diable traverse le fond de notre jardin dans sa longueur.

   Nous avons une fille, Sarah, lycéenne, qui passe le clair de son temps enfermée dans sa chambre à écouter la musique sur son smartphone ou à dévorer ces livres aux couleurs fluorescentes que les médias appellent la chick lit. J’aime ma fille et elle me le rend bien. C’est à mes yeux la plus belle enfant du monde. J’aime notamment lorsqu’elle m’appelle « Papou » car je sais à ce moment-là qu’elle veut me demander quelque chose en particulier. Elle veut devenir psychologue en criminologie alors elle alimente cet appétit avec des séries télévisées américaines. Moi, je préférerais qu’elle se tourne vers son autre passion, le chant-chorale. C’est si beau, si pur mais bon, les pères voudraient toujours voir leur petite fille rester une enfant.

   Amandine est mon amour d’école comme il en existe rarement de nos jours. Elle est aussi la plus belle femme du monde avec ses cheveux blonds coupés très court, « à la garçonne » comme on dit. C’est une mère attentive et une femme dynamique au cœur d’or, toujours prête à donner aux autres. Un jour prochain, j’exaucerai son rêve, celui d’avoir sa propre boutique de thés et cafés.

   — Je vois cela d’ici, mon chéri, je pourrais faire venir des senteurs et des parfums des pays du monde entier. Tu imagines ?

   — Oh, bien sûr que oui, mon amour, répondis-je d’un air préoccupé en levant le nez de mon journal. Tiens, d’ailleurs, as-tu vu qu’ils ont créé une réserve mondiale d’échantillons de graines en Norvège, au Spitzberg précisément ? C’est pour protéger les ressources de nourriture contre les maladies ou toute autre catastrophe.

   — Voilà, c’est ça, poursuivit Amandine dans sa foulée, j’aurai bientôt mon Spitzberg à moi. Pourras-tu me lire mon horoscope quand tu auras terminé ton article, je ne l’ai pas encore feuilleté ?

   Voilà ce que j’aime chez Amandine. C’est sa faculté à s’emballer pour un rêve, à croire que tout est possible. Avec elle, on est capable d’avoir des discussions sur les sujets les plus improbables, elle demeure toujours ouverte aux nouvelles idées. Elle connaît tout de moi et c’est réciproque.

   Je pense sincèrement avouer que nous sommes une famille heureuse.

   Néanmoins, tout ce bonheur apparent est quelque peu couvert d’un brouillard blanc, d’un voile qui empêche de voir au-delà de l’horizon. De sorte que, au regard de ce qui vient de se passer au cours du mois de juin, je perçois ma vie et ma famille tout autrement. A la lumière que je fais maintenant sur cette sombre affaire, il me vient encore des imaginations fantastiques.

   Certains matins, au réveil, alors que j’entends passer dans la rue les gens que l’on peut croire libres et heureux, je me figure encore en proie à des cauchemars et à une angoisse de ne plus jamais voir le soleil se lever.

   Mais maintenant, tout cela fait partie du passé.

   Cependant, pourquoi je ne parviens pas à sourire avec insouciance ? Pourquoi, encore aujourd’hui, ce rictus forcé lorsque ma femme et ma fille me prennent dans leurs bras ? Pourquoi me vient-il aux lèvres des banalités vides de sens au lieu de mots affectueux ?

   J’ai ce sentiment d’amertume comme si j’avais quitté mon corps pour ne plus le retrouver ; je crains le changement que cette aventure a apporté avec elle, j’ai brutalement des sueurs froides à l’idée du lendemain.

   Un petit détail à préciser : la seule chose peut-être encombrante que je peux concéder dans ces pages est que nous possédons un secret dont je suis l’instigateur et dont nous craignons plus que tout la découverte.

   Cela n’est rien en soi, il concerne ma vie d’autrefois.

   Mais avant de commencer réellement mon récit, il me faut terminer la description de cadre apparemment idyllique dans lequel j’évolue… évoluais, devrais-je dire !

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